La passerelle de la Canebière

Le carrefour Canebière - Garibaldi - Dugommier en 2004
Le carrefour Canebière - Garibaldi - Dugommier (ici en 2004) aurait pu avoir un tout autre aspect...

Symboles du « tout automobile », les autoponts ou viaducs, affectueusement nommés « passerelles » par les Marseillais, ont fleuri au quatre coins de la cité phocéenne durant les années 60. Même notre belle Canebière a bien failli en être victime comme nous allons le voir dans cet article.

Le "tout automobile"

Le parking Shell sur le cours d'Estienne-d'Orves à Marseille
Le "parking Shell" dans les années 70 (Source: Revolutionjoyeuse - Wikipédia)

A la fin des années 50, l’automobile n’est plus la propriété exclusive d’une population fortunée et s’ancre dans la société française. Parallèlement à l’explosion immobilière de cette époque, Marseille doit faire face à l’augmentation de la circulation automobile et à la problématique du stationnement, générées par la multiplication exponentielle des véhicules à moteur. 
C’est ainsi qu’en 1965 est inauguré le premier parking automobile aérien de la ville, le tristement célèbre « Parking Shell » sur le cours d’Estiennes d’Orves. Cette verrue de béton et d’acier de 3 étages, proposait une solution de stationnement au cœur d’un centre ville qui en manquait, il est vrai, sérieusement. 
Un marché couvert, le premier de la ville comme se vantait la municipalité en place, se tenait certains jours au rez de chaussée de l’édifice. En son absence, 101 places de stationnement s’ajoutaient aux 270 proposées par les  étages supérieurs.
La concession d’exploitation de 30 ans accordée à Shell n’arrivera pas à son terme.  Sa destruction, en 1987, pouvait enfin laisser présager la fin de l’époque du « tout auto » d’autant que la première ligne de métro avait été inaugurée 10 ans plus tôt, suivie par un seconde en 1984. Malheureusement, il faudra attendre encore  plus de vingt années pour que la ville se décide à détruire méthodiquement l’autre symbole de la « voiture reine » des années 60: les passerelles…

L'essor des "passerelles"

Affectueusement nommés « passerelles » par les Marseillais, et même parfois « toboggans » ces viaducs ou auto-ponts se sont multipliés aux quatre coins de la ville dans les années 60. Ces structures avaient l’avantage d’apporter une solution rapide d’amélioration du trafic notamment au niveau des carrefours très fréquentés. Ainsi, il n’a fallu que 6 nuits pour ériger la passerelle en Y de Rabatau en juillet 1969. Il aura fallu certainement pas beaucoup plus pour construire celle du Redon, plus longue mais uniforme. 
Leur structure relativement légère pouvait certainement laisser espérer aux riverains qu’il s’agissait de solutions temporaires. Mais dans la cité phocéenne, peut-être plus qu’ailleurs, le provisoire a une fâcheuse tendance à s’éterniser. Le démantèlement de ces auto-ponts ne débutera véritablement qu’en 2009 avec celui du Redon et il faudra attendre plus d’un demi-siècle pour que le « toboggan » de Rabatau soit enfin rasé, en 2021.
Et pendant ce temps, plus au nord, la passerelle de Plombières inaugurée au début des années 70, semble encore avoir de bien belles années devant elle…

La passerelle de la Canebière

Cette véritable frénésie pour la construction de ces passerelles automobiles a même failli défigurer la plus belle artère de Marseille: la Canebière! 
En feuilletant d’anciens numéros de la revue municipale de la ville, nous sommes en effet tombés sur cet article surréaliste. Voici ce que l’on peut lire en page 51 de la revue Marseille « Spécial bilan 1953-1965 »

« Viaduc de franchissement de la Canebière
(…) Une préoccupation identique a fait envisager la construction d’un viaduc, franchissant la Canebière dans l’axe boulevard Garibaldi-boulevard d’Athènes. L’origine de l’ouvrage se situe au boulevard d’Athènes, à la hauteur de la rue Saint-Bazile et se termine par deux raccordements décalés, sur le cours Lieutaud. La longueur totale du viaduc est de 726 m.. la partie à double voie s’étendant sur 488 m.
La mise au concours de l’ouvrage est prévue pour 1965. Mais, pour ne pas diminuer le trafic entre le cours Lieutaud et la gare Saint-Charles, ces travaux doivent s’exécuter sans arrêter la circulation et en ne l’entravant qu’au minimum. D’autre part, et comme on peut s’en rendre compte, les architectes ont réussi à conserver à ce viaduc une réelle élégance. »

Nous ignorons pour quelles raisons ce projet n’a heureusement jamais vu le jour: manque de moyen? désengagement financier de l’Etat? projets présentés par les cabinets d’architectes non satisfaisants? fausse promesse dans le cadre de la campagne des élections municipales de mars 1965?….ou tout simplement un éclair de lucidité d’un membre visionnaire de la municipalité en place? 

Projet de passerelle automobiles au-dessus de la Canebière
Montage photographique du projet de viaduc au-dessus de la Canebière - Source: revue municipale de Marseille 1965